Compétition

La compétition se termine. Je suis le premier sur ma planche et il me reste un plateau à tirer.

J'ai mal commencé, raté quatre plateaux sur les six ou sept premiers...

je me suis repris de rage, en nage, révolté contre mon comportement de "je-m'en-foutiste", contre mon propre cerveau qui refusait de se synchroniser avec mon propre corps, mes propres gestes, contre ces réactions gauches, empruntées, lentes et rétives de mes épaules, mes bras, mes mains...

J'ai réussi à dominer toutes ces entraves, j'ai cassé tout ce qui a suivi ma prime déroute et il me reste un plateau à tirer.

Tout va très vite, emporté par le mouvement de la "planche" en action. Je ne réfléchis pas plus, je suis en position, je commande...

Je ne réfléchis pas plus parce que je sais que si ma conscience s'en mêle en me suggérant quel plateau va surgir, en m'avertissant des bruits alentour, en réveillant la légère gêne occasionnée par telle ou telle petite douleur, n'importe quelle distraction anodine, je sais que je laisserai partir la cible sans pouvoir maîtriser mon tir ! Je n'y songe pas, je n'ai pas à y songer.

J'ai commandé, mon fusil s'est levé prestement dans le mouvement du plateau qui file à droite, presque rasant... je lache le premier coup et l'argile éclate, le fusil suit naturellement un de ces éclats qui s'éparpille à son tour sous l'impact du deuxième coup.

Je recule d'un pas pour laisser place au concurrent suivant. Je croise le regard de l'arbitre qui me fait signe de me calmer. Je lui réponds instantanément par un sourire en coin pour le rassurer : je suis calme, serein... je me décontracte peu à peu, j'étais en transe, plus vraiment moi-même, peut-être ? Les autres tireurs achèvent l'épreuve.

Une interrogation traverse mon esprit, une de ces interrogations qui remettent tout en question... qui suis-je réellement ? Suis-je celui qui se pose tant de questions, qui analyse, réfléchit, devine, corrige, fait pour le mieux, et se risque même à conseiller, à expliquer... Ou bien suis-je cet autre qui se sublime dans un état second, qui tire instinctivement... et qui casse les plateaux sans devoir chercher à savoir pourquoi ?

Gérard tire le dernier plateau... un montant pas trop difficile, mais cette trajectoire ascendante est surprenante... il arrête son fusil à deux reprises tel un débutant, lui le vieux briscard... raté ! Il grogne de terribles insanités à écorcher les oreilles d'un honnête homme ! Je le regarde et lui sourit, je ne peux m'empêcher de lui tapoter l'épaule et de lui dire ironiquement "Allez, Gé, ce n'est pas bien grave..."

 

 

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